Travel in morocco
Guide Touristique du Maroc
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Tamegroute Aux portes du désert
Paule, une décoratrice de Lyon, est arrivée il y a huit ans. Elle n'est jamais repartie. Au départ, une randonnée dans le désert. Puis elle voit «au coucher du soleil, dans l'immensité de sable irisée par la lune, la silhouette des dromadaires se profiler derrière les dunes»: un coup de foudre qui la décide à rester. Mais «vivre comme mes voisins les plus proches, explique-t-elle en montrant les deux tentes qu'on a du mal à apercevoir dans le lointain, c'est difficile». Alors elle construit, entre deux dunes, une maison en pisé, comme il s'en bâtit là-bas depuis toujours. Sans électricité ni eau chaude, avec deux palmiers et quelques tamaris. La clôture en feuilles de palme oscille au vent. Que fait-elle? Question étrange, ici: elle vit, tout simplement, au rythme des saisons et des journées.

C'est le bout de la route. Après commencent la piste et le royaume des derniers nomades. Elle s'enfonce dans le Sahara, vers Tombouctou, qui se trouve, indique le panneau routier, à cinquante et un jours à dos de dromadaire. Tamegroute est l'ultime agglomération de la province de Zagora: une belle ville d'un millier d'habitants, aux maisons en terre glaise imbriquées les unes dans les autres au bord d'une palmeraie, l'une des dernières de la vallée du Draa. Mais rien ne distinguerait Tamegroute de centaines de ksour (villages fortifiés) semblables, éparpillés dans le grand Sud, s'il n'y avait la zawiya, un lieu saint abritant une confrérie religieuse: seule une vingtaine de ces sites existent encore au Maroc. Celle de Tamegroute, fondée au XVIIe siècle, est le quartier général de l'importante confrérie Naciri, qui a répandu son influence durant plusieurs siècles sur une majeure partie du Sud marocain. Aujourd'hui, la zawiya est toujours dirigée par un descendant du fondateur, l'imam Sidi Mohammed Ben Nacer. Théologien, célèbre savant, médecin, passionné par les maladies de l'âme et les problèmes mentaux, l'érudit avait l'ambition de contribuer à la culture des bergers et des agriculteurs du Draa.


Tamegroute est située aux confins de la vallée du Draa, le plus long cours d'eau du Maroc, entouré d'oasis luxuriantes. La vallée connaît son heure de gloire sous les Sadiens (1554-1659) avec l'apogée du commerce transsaharien. Elle est peuplée d'Arabes, de Berbères et de descendants d'esclaves.

Il fait six pèlerinages à La Mecque. Chaque voyage se transforme en périple de plusieurs années: le savant parcourt l'Ethiopie, l'Arabie, l'Egypte, l'Irak, la Syrie, la Perse et arrive aux confins des Indes. Il en rapporte d'innombrables ouvrages écrits sur le monde islamique et décide de créer une université coranique: elle recevra plus de 1 500 étudiants accourus de tout l'Orient. Lorsqu'il s'éteint, en l'an 1085 de l'hégire (1707 de l'ère chrétienne), la bibliothèque de Tamegroute, avec ses 4 000 ouvrages, est l'une des plus riches d'Afrique du Nord.
 
Actuellement, plusieurs de ses trésors y sont exposés. Les manuscrits les plus anciens, en peau de gazelle, écrits à la plume de roseau taillé et trempé de brou de noix, remontent au XIe siècle. Certains sont enluminés: les couleurs sont aussi fraîches qu'il y a dix siècles. L'indigo pour le bleu, le henné pour le rouge, la décoction d'herbes pour le vert. La sécheresse du climat, pour une fois bienvenue, assure aux textes une parfaite conservation. Médecine, astronomie, droit coranique, littérature, grammaire, histoire, poésie, algèbre, rhétorique et philosophie: toutes les disciplines sont représentées dans cette bibliothèque prisée des érudits du monde islamique. Le conservateur, fervent admirateur de Lyautey, aura bientôt 80 ans. Il est dans la fonction depuis 1959. Une charge quasi héréditaire: son fils, qui le seconde, lui succédera et compte bien transmettre le métier à son propre fils. Le gardien des lieux raconte avec fierté: «De grands savants viennent ici depuis longtemps. Je leur sors les livres, qu'ils consultent autour de cette table. Regardez! Ce plan d'Alexandrie et du delta du Nil date du XIIIe siècle. Là, c'est une carte du ciel avec les signes du zodiaque, recouverts d'or pur.» Plus loin, il indique un étonnant livre d'algèbre daté du XVIe siècle dont chaque chiffre, de couleur violette, occupe toute la page. La visite se poursuit sous la houlette du père et du fils.
 
La maison qui abrite la bibliothèque jouxte une école. Autrefois madrasa vouée aux seules études religieuses, elle dispense maintenant un enseignement général à ses collégiens, sac au dos, vêtus de jeans et chaussés de baskets. Au bout du jardin, le mausolée du fondateur de la confrérie. Une coupole en céramique abrite son tombeau. Dans la cour se pressent des malades et des déshérités: le mausolée sert d'abri à ceux qui n'en ont pas. Ils viennent y trouver refuge pour échapper aux nuits glacées du désert. Ils sont nourris, réconfortés. Ils séjournent une nuit, une semaine, un mois, parfois plusieurs. Une vieille femme est là, dit-elle, d'aussi loin qu'elle se souvienne.

«Regardez! Ce plan d'Alexandrie date du XIIIe siècle. Cet étonnant livre d'algèbre, du XVIe. De grands savants viennent ici depuis longtemps»

A la sortie du bourg, il y a la coopérative des potiers, l'autre fierté de Tamegroute. Ces ateliers de poterie, les plus anciens et les plus célèbres du Maroc, existent depuis le XVIe siècle. Sept familles y travaillent, soit 260 personnes. Ici, on est potier de père en fils et le métier s'apprend sur le tas, comme autrefois, en regardant les parents refaire inlassablement les mêmes gestes millénaires. Les artisans sont comme enterrés jusqu'à la ceinture: les jambes qui actionnent la pédale sont lovées dans un trou creusé dans le sol. Etrange irruption du monde moderne, les téléphones portables trônent sur la tablette du tour.
La spécialité locale est une superbe céramique verte vernie, un ton subtil, entre réséda et sapin, avec quelques coulures olive écrasée. Tuiles, carreaux, assiettes, bols, saladiers, jarres et cruches se vendent dans tout le pays. La teinte si spéciale s'obtient en recouvrant la glaise d'un mélange pâteux de khôl et de silice, une sorte d'oxyde de silicium. La cuisson dure cinq heures à 1 100 °C. Les sept fours à bois dégagent une âcre fumée noire. Pour les chauffer, les potiers utilisent une recette ancestrale: un mélange d'herbes du désert et de bois de palme. Une cuisson à laquelle ils sont farouchement attachés, malgré deux superbes fours à gaz flambant neufs offerts par la Banque mondiale pour économiser le combustible végétal. Mais la plupart des potiers refusent d'utiliser ces nouvelles machines: «Mauvais résultats, trop de casse», affirment-ils. D'autres expliquent avoir reçu les fours sans la formation pour pouvoir les utiliser.
Au nord, sur la route de Zagora, on rencontre Amazraou: un ksar vide, ancien mellah déserté depuis cent cinquante ans. Les juifs qui y étaient installés étaient spécialisés dans la fabrication de l'alcool de figue et de datte et contrôlaient le commerce du sel, denrée précieuse autrefois. Artisans doués, ils fabriquaient, dit-on, les plus beaux bijoux de la région. Toutefois, avec la fin du commerce caravanier, ils ont quitté la vallée, où ils étaient présents depuis le Ier siècle, et le Sud pour les grandes villes du Nord au milieu du XIXe. De ces ruelles fantomatiques surgit une étrange sensation de civilisation oubliée, enfouie. Les montagnes violettes entourent le site. De profonds canyons s'enfoncent dans la roche. De loin en loin, un âne traîne sa charge, les enfants se précipitent et réclament des dirhams ou des crayons. La paix du soir tombe sur la vallée. Des corans enluminés, des cartes célestes et des penseurs grecs traduits en arabe: ces trésors reposent dans la bibliothèque du village fortifié de Tamegroute, à la lisière du Sahara marocain